le blogue de Béatrice Vaugrante

N’ayons pas peur de …nous.

Posted in Uncategorized by béatrice vaugrante on 10 avril 2012

Il est encore temps de rêver de faire le choix d’un véritable siècle des lumières. Il est encore temps de faire de ce siècle un passage irréversible de l’humanité vers une civilisation qui respecte fondamentalement le genre humain, non pas vu comme un moyen mais vécu comme une fin. Ici et maintenant, on peut commencer.

Les idées de justice et de dignité humaine laissées entre autres par Confucius, les penseurs de l’Islam de l’âge d’or, et de l’ « autre » siècle des lumières ont abouti finalement dans la seconde moitié du XXè siècle à une genèse formidable des droits humains sur la scène internationale : naissance de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, et depuis, des pactes et des conventions internationale qui la renforcent. Et même une cour pénale internationale pour juger de nos pires crimes sur Terre!

Pourtant le XXè siècle a continué d’être une boucherie. Les textes internationaux sont certes très beaux – l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme – mais ces textes restent encore pour beaucoup trop de monde une lointaine réalité.

Pourquoi? De quoi avons-nous peur pour enfin vouloir être libérés de la terreur et de la misère? c’est de cette liberté dont j’aimerais vous entretenir.

Inlassablement de faux choix nous sont rabâchés afin de justifier des politiques qui semblent rassurantes mais pourtant sont fondamentalement dangereuses pour notre liberté, car puisées sur la base de nos peurs. Ces faux choix semblent trouver des oreilles attentives ces temps-ci, ce qui m’inquiète. J’en nommerais 3 :

Identité ou ouverture? Sécurité ou droits humains? Libertés individuelles ou dignité collective?

Identité ou ouverture?

le poète persan Saadi au XIIIè siècle a écrit :

« Les êtres humains sont les parties d’un corps.

Si une des parties souffre

les autres ne peuvent trouver la paix.

Si le malheur des autres te laisse indifférent

Tu ne mérites pas d’être appelé Homme.»

La compassion pour la souffrance d’autrui est un élément essentiel de la philosophie des droits humains. La compassion ne veut pas dire la charité : elle réclame la justice.

L’Autre ne doit pas nous faire peur. Allons à sa rencontre, défendons avec lui et elle sa vie, sa dignité, la possibilité d’avoir des choix, d’être libre donc. Soyons curieux des différences et de l’universalité de notre condition humaine. Parce que vos droits, votre dignité en dépendent. Notre identité se nourrit de notre passé mais elle mourra si elle n’est pas nourrie du présent, si elle ne se colore pas des sons, des histoires et des rêves d’ailleurs.

Tiffany Morrison. Jeune femme sans histoire, entourée de sa mère, de sa sœur, de sa fille. Sort d’un bar, s’engouffre dans un taxi, puis, …plus rien. Disparue. 2006. Qui s’en préoccupe? Pas de une dans les médias, pas de recherche nationale, … Retrouvée morte sous un pont en 2010. C’est trop loin de nos yeux? Kahnawake, juste de l’autre côté du pont. Les femmes autochtones chez nous ont 5 fois plus de risques de mourir de mort violente que les femmes non autochtones. Je me souviendrai longtemps du regard interrogateur de sa mère. Pourquoi?

Nourrir les préjugés envers les autochtones, ostraciser les musulmans, ériger des forteresses contre les migrants et les réfugiés, vouloir habiller ou déshabiller les femmes. Démoniser les personnes qui défendent ces droits.

N’ayons pas peur de notre choix pour identité ET ouverture!

Sécurité ou droits humains?

Au nom de notre sécurité, parce que nous avons peur, nous avons laissé faire des marques indélébiles dans les choix pour les droits que nous avions faits. Notre peur – légitime mais entretenue – nous a permis d’écorner, de tourner les coins ronds, de faire semblant, de dire que c’est « exceptionnel » et « temporaire » « préventif », « pour sauver des vies », de créer des systèmes parallèles et secrets…pour notre bien.

Ceux qui sont prêts à laisser un peu de leur liberté pour un peu plus de sécurité ne méritent ni la liberté, ni la sécurité.

Du temps de Benjamin Franklin déjà, ce faux choix se posait.

La sécurité, pour tous, c’est la justice. C’est se tenir debout, avoir confiance dans nos institutions de justice et notre démocratie, c’est refuser la loi du Talion. Ceux que l’on est censé combattre ont remporté une victoire, amère pour nous : nous avons abdiqué, Guantanamo est leur trophée. Et nous, sommes-nous plus en sécurité?

Torturer ou sous-traiter la torture, détenir illégalement et indéfiniment, offrir des parodies de procès, combattre une « guerre » sans en respecter les lois, marchander les armes sans contrôle, croire que la peine de mort va tout régler. Démoniser les personnes qui défendent ces droits.

N’ayons pas peur de notre choix pour Sécurité ET droits humains!

Libertés individuelles ou dignité collective?

Il faut craindre les recours fallacieux et ô combien abusifs du mot « liberté »!

La liberté ne peut jamais aller sans égalité, elle ne peut pas être sans limites sinon elle oppresse. Les libertés individuelles ne sont pas réservées aux plus forts, ce sont alors des libertés qui excluent.

Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. 

Cette phrase de Lacordaire, homme politique du XIXè, nous rappelle la raison fondamentale de ne pas avoir peur du mot « solidarité » : les droits humains sont pour tous. Puisque les libertés débridées créent des inégalités, elles doivent être corrigées. Il ne faut pas avoir peur de réclamer des lois qui protègent, qui affranchissent, qui donnent aux plus vulnérables, au plus grand nombre …la liberté de choix. Et je ne parle pas des « lois du marché ».

Avoir accès au logement est aussi important que de s’exprimer librement. Cela parait choquant pour certains. Mais vivre dans la dignité est un tout indissociable, avec un toit, et une voix. Pour tous. La pauvreté n’est pas une fatalité, elle est décidée. Que notre attachement aux droits humains ne soit pas sélectif : Rappelez-vous : être libérés de la terreur ET de la misère.

Nourrir avec des banques alimentaires et des guignolées, réduire à des coûts variables l’éducation, le logement, la santé, permettre à des entreprises extractives de détruire environnement et lieux de vie, isoler dans la pauvreté les familles autochtones. Démoniser les personnes qui défendent ces droits.

N’ayons pas peur de notre choix pour Libertés individuelles ET dignité collective!

N’ayez pas peur de dénoncer ces abus, de dénoncer cette régression indigne de progrès humain. Si nous souhaitons de la croissance, voici bien l’unique priorité : la croissance de la dignité humaine, la véritable liberté de chacun dans une société qui garantit les droits humains pour tout le monde.

Ne restez pas silencieux en attendant que l’orage passe, parce que vous n’êtes pas concerné. Il ne passera pas si vous ne faites rien. Vous êtes concerné.

Bien plus que le bruit des bottes, je crains le silence des pantoufles. Cette citation reprise par plusieurs vous donne-t-elle une idée de l’importance d’agir pour notre liberté?

Nous avons le choix à ce tournant de ce siècle de décider de rendre la justice et la dignité réelles pour tous et toutes. Ici et maintenant.

N’ayons pas peur de nous.

Ceux qui combattent peuvent perdre.

Ceux qui ne combattent pas ont déjà perdu.        Bertold Brecht

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